L’accès des Malvoyants à l’Internet
L’Institut de la vision ne se préoccupe pas que de recherches purement biomédicales. Sa vocation est avant tout d’être utile aux malvoyants et aux aveugles. Les technologies d’assistance aux handicapés ont là un rôle prééminent à jouer. Exemple avec l’accès aux informations numériques.
Aujourd’hui, pour un malvoyant ou un aveugle, naviguer sur l’Internet, ou consulter, transformer, rédiger un document via un ordinateur demeure un parcours d’obstacles. Une injustice criante alors que la vie quotidienne dépend de plus en plus de l’accès aux documents et à la « culture numérique » diffusés sur des réseaux informatiques dont le plus populaire est le Web. « La nature du Web est son universalité. Il doit être accessible à toutes les personnes handicapées », a souligné Tim Berners Lee, créateur du Web et directeur du World Wide Web Consortium (W3C).
Au sein de l’Institut de la vision, Dominique Burger, ingénieur de recherche et responsable du laboratoire Technologie-Handicap, Accessibilité Numérique (Université Pierre et Marie Curie), est l’un des pionniers du combat de l’« accessibilité numérique » en faveur des handicapés en France. Avec son équipe de recherche et l’association BrailleNet qu’il a créée en octobre 1997, il s’efforce de faire changer les pratiques et les mentalités.
- BrailleNet
- D. Burger (2006) L’accès au Web et à la lecture numérique des publics diversement empêchés, BBF 2006 - Paris, t. 51, n° 3
- BrailleNet organise des colloques avec la Cité des sciences et de l’industrie depuis 1999. Ces colloques ont acquis une notoriété européenne et attirent entre 120 et 300 personnes selon le thème. Au fil des années, ce rendez-vous est devenu une référence internationale avec des intervenants et des participants de plus en plus nombreux, venant d’horizons géographiques et professionnels de plus en plus larges En 2007, 270 participants, venus de quatorze pays, représentaient les entreprises, les services publics et les collectivités locales, et les professionnels du monde du handicap en général. Depuis 2004, ces colloques sont organisés avec le réseau européen EDeAN.
Quelles sont les mesures à prendre pour que la proportion de malvoyants et d’aveugles accédant au numérique – 10 à 15 % dans les années 2000 – augmente rapidement ?
Tout d’abord, faire en sorte que les fonctions de personnalisation des logiciels informatiques se généralisent. Par exemple, les logiciels classiques de traitement de texte, en donnant la possibilité de grossir les polices de caractères, permettent aux personnes dont la déficience visuelle n’est pas trop prononcée de lire sur un simple écran d’ordinateur. L’informatique se révèle là bien supérieure au format imprimé.
Mais les diverses techniques qui permettent aux déficients visuels de lire à partir d’un ordinateur ne sont pas assez répandues : logiciels de reconnaissance de caractères, logiciels de lecture d’écran, de grossissement d’écran qui permettent non seulement de changer la taille de la police mais aussi de modifier le contraste texte-fond, télé-agrandisseurs, terminaux ou afficheurs braille, bloc-notes braille, logiciels de synthèse vocale, imprimantes braille. Le coût de tels aides techniques est une des barrières puisque l’équipement complet d’un ordinateur peut s’élever à 10 000 euros.
L’afficheur braille (plage braille ou barrette braille) :
Pour un aveugle, l’affichage d’un document sur l’écran d’un ordinateur n’a guère d’utilité. L’alphabet tactile inventé en 1825 par Louis Braille (1809-1852) est formé de minuscules bosses (ou points braille) disposés selon une matrice régulière de six points. Ce système permet à un lecteur entraîné de lire jusqu’à 150 mots par minute à deux mains. L’afficheur braille est un système tactile associé à un clavier d’ordinateur qui permet aux aveugles connaissant le Braille – 15 % des aveugles en France – de lire avec les doigts ce qui s’affiche sur l’écran de l’ordinateur. Il est équipé de cellules piézoélectriques, qui se déforment sous l’effet d’une tension électrique. Ces déformations sont transmises à des petites tiges qui font bouger les points braille, mouvement que la personne peut alors sentir sous ses doigts. Chaque caractère est représenté par la disposition des six points braille auxquels peuvent s’ajouter deux points supplémentaires situés sous les six autres et utilisés pour indiquer le soulignement, ou les majuscules, par exemple.

Afficheur braille
Source : BrailleNet
D. Burger (2001) Les Nouvelles Technologies et l’accès à l’information pour les personnes handicapées visuelles, laboratoire INOVA, Paris.]
La deuxième voie d’amélioration de la situation des handicapés visuels, qui n’est pas indépendante de la première, passe par la mise à disposition sur ordinateur de livres, revues, magazines diffusés habituellement sur papier. C’est la grande force de la révolution numérique que de pouvoir offrir une richesse quasi infinie de documents dans une forme facilement modifiable, en fonction des besoins des utilisateurs.
BrailleNet propose ainsi d’accéder à une « bibliothèque virtuelle », Hélène, qui accroît constamment son catalogue en collaboration avec les éditeurs, et dans le respect des droits d’auteur. Par ailleurs, BrailleNet explore l’intérêt de nouveaux formats d’ouvrages pour les handicapés visuels, notamment les formats de livres audio-numériques, dans le cadre du réseau européen EUAIN (European accessible information network) et du consortium Daisy (Digital Accessible Information System).
Cependant, plusieurs études ont montré que très peu de sites web publics répondent aux recommandations internationales, dites WCAG 1.0, sur l’accessibilité numérique mises au point par le W3C et son initiative WAI (Web Accessibility Initiative). L’obligation légale est un des instruments qui peut favoriser l’accès au numérique pour tous. En France, l’adoption, le 11 février 2005, de la loi « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » a semblé créer le souffle nécessaire. Son article 47 précise en effet que les services de communication publique en ligne des services de l’Etat, des collectivités territoriales et des établissements publics qui en dépendent doivent être accessibles aux personnes handicapées. Or, pour l’instant, ce texte reste inopérant en raison de l’absence du décret censé préciser les modalités générales de son application via un référentiel établissant les règles à suivre.
- Référentiel d’accessibilité AccessiWeb adopté par l’administration française en 2004
- Référentiel général d’accessibilité pour les administrations (RGAA) dans la continuité d’AccessiWeb
Exemples de prescriptions pour sites Internet de W3C et d’AccessiWeb :
Les éléments graphiques : « La taille utilisée pour chacune des images est-elle appropriée par rapport au contexte dans lequel elle se trouve ? »
Les couleurs : « Les différences de contrastes entre les couleurs sont-elles suffisamment élevées ? »
Le multimédia : « Est-il possible de récupérer les informations fournies dans les supports multimédias d’une autre manière ? »
Structuration de l’information : « Y a-t-il un plan du site ? »
Aide à la navigation : « Les liens importants du site comportent-ils des raccourcis claviers ? »
Web Accessibility Initiative (WAI)
Web Content Accessibility Guidelines (WCAG)
AccessiWeb
Selon Dominique Burger, l’accessibilité doit être considérée comme un investissement dans la qualité, et une bonne gestion des projets doit ramener son coût à une part raisonnable de la dépense globale de développement des sites web. Cette part devrait diminuer rapidement si la loi généralise l’obligation d’accessibilité à l’Internet.
En attendant, BrailleNet poursuit son travail d’interpellation des responsables politiques. L’association coordonne l’initiative européenne Support-EAM (Support an E-Accessibility quality Mark) destinée à créer un label européen de qualité d’accessibilité des sites web qui permettra d’harmoniser les règles de conception des sites web en Europe. Un label européen, Euracert, a été lancé en juin 2007 par la Belgique, l’Espagne et la France.
Au-delà de l’accès à l’Internet, l’équipe de Dominique Burger s’intéresse aux applications et aux services qui aideront demain les handicapés visuels dans leur vie quotidienne. En particulier, l’information mobile qui transite par les PDA (assistants numériques personnels), les téléphones mobiles, les boussoles électroniques (GPS) devra, elle aussi, leur être accessible. Un nouveau combat en perspective…
Pour en savoir plus :
- La population en situation de handicap visuel en France. Importance, caractéristiques, incapacités fonctionnelles et difficultés sociales. Une exploitation des enquêtes HID 1998 et 1999, Observatoire régional de la santé des Pays de la Loire, juillet 2005
- Premier Forum européen de l’accessibilité numérique, « Les services en ligne accessibles, pour le bénéfice de tous », 29 janvier 2007
- Deuxième Forum européen de l’accessibilité numérique, « Livres électroniques accessibles, une chance pour les personnes handicapées », 28 janvier 2008, Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris.
J.J. Perrier


